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Une introduction à Tlemcen par Georges Marçais
2ème Congrés de la Fédération des sociétés
savantes de l'Afrique du nord
Tlemcen, Avril 1936 © Revue Africaine
- n° 368-369
(...) Si quelque jour il me prend fantaisie d'écrire
une histoire de ma vie, qui, je le crains, n'intéressera
que moi, on y lira un chapitre dont le titre sera : " Tlemcen
ou l'initiation ". Je m'y retrouverai tel que j'étais
en 1899-1900. En ce temps-là, j'avais les cheveux plus noirs
qu'aujourd'hui et je les portais plus longs, parce que j'étais
alors peintre de mon métier. Les gamins, qui me connaissaient
tous et qui m'avaient donné un nom arabe, me voyaient passer
avec mon grand chapeau, mon pliant et ma boîte à couleurs
dans les petites rues ou dans les délicieux chemins de la
campagne tlemcénienne, me hâtant pour ne pas manquer
l'heure de mon effet de lumière sur le minaret de Sidi bou-Médine
ou sur les rochers de Lalla Setti. En attendant le rendez-vous du
soleil, j'entrais souvent dans les mosquées, où l'on
me connaissait aussi.
Ma présence n'y dérangeait personne, ni le bon vieux
qui disait son chapelet appuyé contre un pilier, ni les oiseaux
qui s'accrochaient aux lustres. Je m'y oubliais parfois à
dessiner des chapiteaux ou des décors de murs, à suivre
la calligraphie subtile des entrelacs, à en déterminer
le rythme, à comprendre l'équilibre quasi-classique
de leur apparente fantaisie, à rechercher les formes végétales
déjà stylisées que le vieil ornemaniste, guidé
par son instinct de l'élégance, stylisait à
son tour. Les feuillets d'album, assemblés par pur dilettantisme,
trouvèrent leur emploi quand notre ami Stéphane Gsell
demanda à mon frère et à moi d'écrire
un livre sur les monuments arabes de Tlemcen. Je revins ici, et
cette fois avec un mètre et une boussole. Entre temps j'avais
lu dans les bibliothèques parisiennes ce qu'on avait écrit
sur l'art musulman occidental, ce qui n'était pas alors bien
considérable. Je retrouvai Tlemcen et la bonne vie. Je retrouvai
aussi mes vieux amis tlemcéniens, dont les chères
ombres se lèvent cote à côte dans mon souvenir
: c'étaient les trois chaykhs vénérés
de la Médersa, Si Ahmed bel-Bachir, Si Ben Youcef el-Bàghdâdi,
Si'l- Hadj ben Yamina, hommes au cur pur, savants, candides
d'âme et de vêtements, qui semblaient sortir tout vivants
de quelque Légende dorée musulmane et qui me révélaient
un Islam infiniment sympathique. Et c'était. aussi le savant
qadi Si Cho'aïb; et, non loin de là, car il était
un peu musulman, Othon Perdrizet, le délicieux compagnon
de nos chasses aux images.
C'est dans cette atmosphère si cordiale qu'avec une fraternelle
collaboration fut composé mon premier livre. Tlemcen m'avait
découvert un monde nouveau. Dans ses mosquées, j'étais
entré en familiarité avec l'art hispano-mauresque,
dont les villes marocaines ne m'auraient certes pas livré
le secret d'aussi bonne grâce; l'accueil de ses habitants,
de son élite intellectuelle comme de son menu peuple, m'avait
préparé à comprendre l'origine des traditions
qu'ils perpétuaient. C'était l'introduction la plus
séduisante à l'étude de la civilisation musulmane
et à l'histoire du moyen-âge berbère. A Tlemcen
comme à Fès, mais dans des proportions qui les rendaient
plus aisément perceptibles, les aspects de la vie actuelle
devaient s'expliquer par le passé, incitaient à connaître
ce passé, à dépouiller les livres des chroniqueurs,
des géographes et des hagiographes. Ce travail, que je n'ai
pas du tout la prétention d'avoir achevé, allait être
le complément parfois austère de mes années
d'apprentissage; et c'est encore me rajeunir que d'esquisser devant
vous, d'après ce que les vieux auteurs
nous en ont appris, la destinée de Tlemcen, ville d'art et
d'histoire. (...)
Georges Marçais
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