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A lire : "Les quartiers commerçants d'Alger à
l'époque turque"
par Marcel Emerit - © Revue Algeria Février
1952
Le touriste qui débarque à Alger ne
manque pas d'aller visiter le quartier arabe appelé improprement
la casbah et convient sans peine que c'est l'un des plus pittoresques
échantillons de la vie orientale qu'on puisse trouver en
Afrique du Nord. Mais, s'il est quelque peu au courant de la vie
des musulmans méditerranéens, il s'étonne de
ne pas traverser les souks de type traditionnel dans cette ville
que sa position vouait à un rôle maritime et commercial
de premier plan.
On lui offre une explication : Alger, ville de corsaires, n'était
pas un centre de commerce et d'industrie avant l'établissement
du régime français. Vue sommaire, dont on se contente
trop aisément.
En réalité le produit de la piraterie,
quoique très considérable à certaines époques,
n'a jamais été qu'une fraction des revenus de la Régence
turque et cette ressource, devenue très faible au XVIIIème
siècle, était nulle depuis 1816. Quoique pauvre et
mal cultivé, le pays pouvait exporter des céréales,
de la cire et de la laine, parce que sa population, très
clairsemée, disposait de grands espaces exploitables avec
des procédés primitifs. Les beyliks d'Oran et de Constantine
vivaient de l'exportation du blé. Alger, débouché
de la Mitidja et de la province du Titteri, régions plus
peuplées, n'avait pas trop de denrées, mais elle tirait
des revenus du commerce de la laine et des peaux. Le développement
de son industrie était gêné par la concurrence
des produits manufacturés que lui apportaient les bateaux
chrétiens, ou même les caravanes venues de Tlemcen
ou du Maroc, mais elle conservait la possibilité de fabriquer
de petits objets à bon marché à l'usage des
tribus peu éloignées. Cette activité entretenait
un monde de petits bourgeois maures et d'artisans que l'administration
militaire, au début de l'occupation française, n'a
pas su retenir.
Pour les généraux français,
l'Alger de 1830 parut une agglomération effrayante. Comme
toutes les cités musulmanes, elle constituait un enchevêtrement
de petites rues où les hommes et les animaux porteurs se
frayaient difficilement un passage. Les caravanes campaient sur
de vastes places aux portes de la ville. Rien de plus étranger
à leur conception du centre urbain, où les rues servent
à la circulation des voitures, où les marchandises
venues de l'extérieur sont portées directement au
détaillant ou au consommateur. L'Alger turc, aux ruelles
obscures et aux multiples cachettes, semblait un coupe-gorge où
une armée d'occupation ne pouvait s'installer sans danger.
Un Lyautey eût fondé une ville européenne à
côté de la ville turque, et la place ne manquait pas
au delà des remparts, surtout au sud-est de la porte Bab-Azoun
où des quartiers modernes se sont bâtis sous le Second
Empire. Mais les Français du temps de Louis-Philippe n'avaient
qu'un respect modéré pour les villes orientales et
croyaient bien faire en les soumettant aux règles de l'urbanisme
qui leur étaient familières.
L'Autorité militaire n'entama pas trop la partie supérieure,
El Djebel (la Montagne), qui a conservé ses maisons
et sa population maure, de plus en plus remplacée aujourd'hui
par des immigrants kabyles; mais elle se hâta de transformer
la ville basse, El Outha (la Plaine) pour en faire une zone
de circulation facile, avec une place propice aux revues de troupes,
destinées à faire grande impression sur les autochtones.
Le Génie fut chargé des travaux et les fit avec une
telle précipitation qu'il négligea de lever le plan
détaillé des quartiers qu'il détruisait. En
1837, on ne savait déjà plus où passaient les
rues de la basse ville avant notre débarquement, et il fallut
faire une enquête pour savoir quel était leur tracé
et en quoi consistait l'activité de leurs habitants. J'ai
eu le bonheur de retrouver aux Archives nationales (F 80/1675) cette
enquête effectuée par l'interprète Eusèbe
de Salles. Elle me permet de retracer approximativement la topographie
des souks remplacés en 1830 par la place du Gouvernement
et du quartier des riches résidences, dit « quartier
de la Marine », qui, déjà profondément
modifié à cette époque, vient d'être
rasé pour faire place à des immeubles modernes.

LA MARINE
Imaginons une visite de la ville en arrivant de la mer, de ce petit
port enclavé entre l'ancienne île du Peñon,
la côte rocheuse et dentelée qui bordait l'actuelle
Pêcherie et l'isthme artificiel construit par les Turcs. Nous
montons les degrés de l'ancien bâtiment de la Douane,
que les Français ont transformé en entrepôt,
et nous pénétrons dans la ville par la Porte de l'Ile
(Bab el Dzira). Par là passaient toutes les marchandises
qui sortaient de la capitale barbaresque ou qui y entraient, à
l'exception du produit de la pêche. Le fronton présentait
un écusson où étaient figurés des drapeaux,
des lions, des canons, des navires, sous une couronne surmontée
d'un croissant. Au sommet pendaient des cloches espagnoles rapportées
d'Oran. Cette porte a disparu en 1870, quand on construisit le boulevard
Amiral Pierre, qui longe la mer.
Les premiers édifices qui se présentaient à
l'entrée de la ville étaient deux casernes de janissaires,
qui furent détruites peu après 1830, et, à
droite en suivant la rue de la Marine, le fondouk ed Douanès.
Ce fondouk était habité exclusivement par des Turcs
célibataires, moyennant loyer. Les Français l'ont
transformé en caserne à laquelle on donna, en 1837,
le nom du colonel Lemercier, directeur du Génie, qui venait
de mourir. Remplacée par des maisons à arcades, il
n'en reste qu'un souvenir, le nom de la première ruelle qu'on
rencontre à droite, en entrant dans la rue de la Marine.
Au temps des Turcs, cette rue de la Marine, qui portait le nom de
Thriq bab el Dzira, était une étroite voie
longeant la partie gauche de la percée actuelle, celle-ci
fut faite avec une largeur énorme aux yeux des Algériens
du temps, au début du règne de Louis-Philippe, et
bordée de maisons à arcades qui ont échappé
à la récente démolition. Le premier édifice
à gauche était la Grande Mosquée (Djama el
Kebir) aux murs nus avant la construction (en 1837) d'un péristyle
dont les colonnes furent empruntées à la mosquée
Seïda. En face était une zaouïa, destinée
au logement des personnages religieux et des étudiants. Les
Français la rasèrent et édifièrent sur
son emplacement un établissement de bains.
Passée à gauche la rue de l'Arc, qui s'incurvait vers
la Pêcherie, on trouvait le fondouk appelé Kbira,
ou le Grand Café, que les Européens nommèrent
« fondouk de la Bourse ». Le bas de l'édifice
était garni de boutiques et les parties supérieures
louées aux voyageurs musulmans. Après 1830, on vit
s'y entasser des pêcheurs maltais et mahonnais. Ce fondouk
tirait son nom d'un café situé tout près de
là, le dernier et le plus important des sept situés
le long de la partie droite de la rue.
A hauteur de la Djama Djedid (appelée aujourd'hui «Mosquée
de la Pêcherie») s'étendait, au nord, la place
du Badistan, autrefois marché aux esclaves. On trouvait là
des tailleurs, des brodeurs d'habits, des fabricants de boutons
de luxe.

LES SOUKS
L'actuelle place du Gouvernement était un
quartier grouillant, où retentissaient les cris des marchands
et le bruit des marteaux des petits artisans, entassés dans
les maisons basses. Réseau de rues très étroites,
où l'on ne pouvait circuler qu'en jouant des coudes.
A la bordure nord se trouvait la rue Erressassia (1), rue des ouvriers
en cuivre et des plombiers. Puis, en-allant toujours vers le sud,
la rue el Ferraghia, rue des serruriers; le bachmaqji, rue des cordonniers;
la zankat el Dhaouda, où travaillaient les fileurs d'or;
la zankat Essagha, où des juifs fabriquaient des bijoux d'or
et d'argent; la zankat el Nehas, où l'on ciselait des objets
de cuivre; la rue El Mesaissa, où l'on confectionnait des
bracelets de corne de boeufs ou de buffles, dont Alger faisait grand
commerce avec l'intérieur et dont se paraient les femmes
arabes et kabyles trop pauvres pour acheter des bijoux en métaux
précieux. Elle était prolongée par la zankat
Es Sebbaghin, rue des teinturiers.
En face de la porte de la Mer (Bab el Bahr), s'ouvrait la Tchaqmaqjia,
souk des fabricants ou réparateurs de fusils. Enfin, sur
l'emplacement de l'actuelle galerie Duchassaing, le souk el Leuh,
spécialisé dans les calottes de velours.
Les pêcheurs, après avoir fait leur prière à
la Djama Errabta, en contre-bas (qui a disparu), empruntaient un
passage voûté sous la Djama Djedid pour se rendre au
marché au poisson, situé devant cette mosquée.
Tout le quartier était plus bas qu'aujourd'hui et mal nivelé.
La partie Est de la place formait le quartier intellectuel.
On y voyait flâner des étudiants devant les boutiques
des libraires et des enlumineurs. Car c'était là que
se trouvait l'école de la Kissaria, annexée à
la petite mosquée du même nom.
Dans l'angle Nord-est, en face de l'actuel Hôtel de la Régence,
se dressait la Djama Seïda (mosquée de la Dame). C'était
le plus élégant des édifices religieux d'Alger.
L'intérieur était recouvert, du haut en bas, de ces
faïences émaillées qui donnent aux riches maisons
mauresques un aspect si pittoresque. Grâce à cela,
elle n'était pas soumise au blanchiment périodique
auquel étaient astreints tous les édifices de la ville
: « La chaux n'y entrait jamais ».
Dans son voisinage se trouvait une autre petite mosquée et
le Beit el mal, service des Domaines s'occupant des héritages.
A l'est c'était le quartier officiel, avec la Djenina, palais
du Dey, aujourd'hui démoli, dont l'entrée se trouvait
rue Bab-el-Oued, la Monnaie, affermée à un juif, le
beau palais du dey Mustapha, actuellement Bibliothèque nationale,
le Dar Aziza, aujourd'hui archevêché, le Dar Hassan
pacha, aujourd'hui Palais d'Hiver, une prison, dans l'actuelle rue
Saint-Vincent-de-Paul, enfin la mosquée Ketchaoua, qui fut
transformée en cathédrale catholique.
En allant vers la mosquée de Sidi Ali Betchin
(actuellement Notre-Dame-des-Victoires) on trouvait, le long de
la rue Bab-el-Oued, une série de souks, particulièrement
celui du cuir (El Bellardjia), où l'on allait acheter des
harnachements, les babouches et des souliers de cuir jaune, portés
par les personnages de distinction : ils venaient du« Gharb
» et j'imagine qu'ils étaient apportés par la
caravane de Salé, car il y avait dans la ville haute une
« rue des Salésiens ».

LE QUARTIER BAB-AZOUN
Au sud, la longue rue Bab-Azoun était une
succession de souks très animés : Souk el Kebir, Souk
Kherratin (tourneurs), Souk es Semmarin (maréchaux ferrants),
enfin Souk er Rahba (marché aux grains) au débouché
de la place où les marchands de l'extérieur stationnaient
après avoir franchi les murailles de la ville.
Dans cette partie de la cité dominaient les caftans noirs
des marchands israélites. A vrai dire, les juifs d'Alger
n'étaient pas rigoureusement parqués dans un quartier
spécial, suivant la règle suivie dans les autres villes
musulmanes; on en trouvait encore à l'extrémité
nord, du côté de la porte Bab-el-Oued, et entre la
rue Bab-Azoun et la côte, juifs et musulmans vivaient côte
à côte. La caserne Bosa, à l'extrémité
actuelle de la rue Palmyre, voisinait avec un marché à
huile fréquenté par les Kabyles ; la rue suivante
s'appelait El Ligournim, probablement parce qu'on y trouvait les
bureaux des riches exportateurs juifs de Livourne, qui portaient
le costume européen, vivaient dans le quartier des Hadars
et avaient leurs maisons de campagne à Bouzaréa. A
chaque extrémité de cette rue des Livournais se trouvait
un édifice juif : un établissement de bains, à
l'emplacement de notre vieille mairie, et la boucherie Dar et Lahm,
ouvrant sur la rue Bab-Azoun. Mais on y voyait aussi deux mosquées,
la Djama es Souk el Kebir et la Djama Fondouk Ezzit.
Le long des rues situées au sud, on rencontrait
des établissements essentiellement musulmans : sur la zankat
el Haoua (rue de l'Impuissance, actuellement rue de l'Aigle) un
hospice pour les Turcs impotents; El-Meurstan (rue de la Flèche)
était un asile de fous; l'établissement de bains maures
« Hammam Hamza Khodja » se trouvait sur l'emplacement
de notre rue Laurier; enfin, empiétant sur le square Bresson
actuel, la Grande caserne (Eujicharia mtaa'l rabba).
De l'autre côté de la rue on voyait encore quelques
bàtiments turcs d'importance, le bagne Tmatkin, d'où
sortaient les rugissements et l'odeur violente des lions, une partie
de ce lugubre dépôt d'esclaves étant occupée
par la ménagerie du Dey; la caserne Kherratine, la mosquée
Mezzomorto, à l'angle de la place, et les deux casernes de
janissaires qui forment maintenant le Cercle militaire et qui dominaient
un marché aux légumes.
L'actuel grand théâtre était alors un rocher,
servant de tir à la cible, au pied duquel se tenait le marché
au charbon.
La principale masse des maisons juives se trouvait dans le quartier
et Konrakdjia (des fabricants de crosses de fusils), où l'on
perça la rue de Chartres, en démolissant la plus grande
synagogue, et surtout dans le Kebatiya, devenu place de Chartres.
Dans ce dernier quartier, des maisons sordides abritaient des fabricants
de cabans.
La place assez importante que tiennent sur la carte
ces quartiers commerçants prouve bien que l'Alger turc n'était
pas seulement une capitale politique et ne vivait pas que de la
course. Au point de vue industriel, la ville n'avait certes pas
la vieille réputation de Tlemcen. La camelote qu'on y fabriquait
ne trouvait pas acheteurs à l'étranger ou aux confins
de la Régence, mais elle se vendait bien dans la Mitidja
et dans les tribus du Titteri. En outre, Alger était une
ville de passage. Les caravanes venues du Maroc, de Tunisie ou du
Sahara, et transportant soit des marchandises rares, soit des pèlerins
de La Mecque (lesquels faisaient aussi du commerce en cours de route),
sans pouvoir traverser cette ville d'étroits boyaux et d'escaliers,
trouvaient des espaces de stationnement bien gardés en face
des principales Portes et entretenaient un mouvement d'échanges
assez actif.
Les Turcs, pour inspirer confiance au commerce, faisaient
régner dans la ville une discipline sévère.
Les coupeurs de bourse et les marchands à faux poids, dont
les corps étaient pendus aux crocs de la place Bab-Azoun,
montraient aux visiteurs ce qu'il en coûtait lorsqu'on ne
respectait pas les lois. Il faut dire aussi que les fonctionnaires
et les janissaires chargés de l'exécution de ces lois
abusaient souvent de leurs pouvoirs.
Marcel EMERIT
(1) Nous reproduisons phonétiquement
les noms arabo-turcs tels que les hommes de 1830 les ont entendus.
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