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Algérie, ses langues, ses lettres,
ses histoires
Balises pour une histoire littéraire
Avant-propos de Afifa BERERHI et Beïda CHIKHI
Une des nombreuses sources d'intérêt
de l'histoire est qu'elle nous révèle des liens insoupçonnés
entre notre présent et notre passé le plus lointain.
Ce faisant, elle nous fait apparaître comme handicapée
toute lecture conduite sans le recours à ces facteurs logiques,
et notamment à ceux qui nous montrent que toute expression
culturelle produit les marques d'une longue continuité identitaire
tout en fournissant des explications cohérentes des ruptures
qui l'ont affectée.
Prendre en compte ces facteurs relève aujourd'hui
de l'urgence. Partant de certains constats, nous avons commencé
par nous poser simplement deux questions : comment peut-on accepter
que, sous prétexte de non-correspondance linguistique ou
religieuse avec les idéologies dominantes, autant de belles
expressions littéraires et artistiques, générées
par des enfants de cette terre qu'on appelle aujourd'hui l'Algérie,
ont fait et continuent de faire l'objet d'un tel déni institutionnel?
Qu'est-ce qui explique en Algérie cette "allergie"
à toute reconstitution de type historique, qui remonterait
un peu plus loin que ce que l'organe de la vue nous permet de saisir?
Pourtant, nous le savons pour avoir lu l'histoire des autres : le
présent n'est rendu complètement "visible"
que par une connaissance sans cesse renouvelée du passé
et des processus qui au fil des temps, articulent entre eux les
événements, y compris les événements
culturels. Nous savons aussi que la difficulté d'un peuple
à progresser vient de son inculture et d'un refus pathologiquement
affiché de retrouver ses repères dans son histoire,
toute son histoire.
Cette inculture et le refus de la pallier sont bien
la source de ses malheurs en ce qu'ils le privent de ses modèles
les plus familiers, de ses valeurs les mieux éprouvées,
les plus sûres, et surtout d'une multitude de savoirs qu'il
a lui-même formulés mais qu'il a laissé, en
toute insouciance, s'éloigner de lui.
Lorsque nous nous sommes engagées, il ya quelques
années, dans ce projet destiné à baliser l'histoire
littéraire, ce fut avec l'idée que nous pouvions participer
à l'initiative, peut-être déjà tentée
ici ou là et dans une extrême solitude, de briser le
cercle lénifiant.
Lire, ou relire, avec un parti pris historique qui
prenne en compte autant la continuité que les ruptures, une
littérature séculaire ou millénaire et de différentes
langues, participe de la volonté de sortir de l'impasse politique
et de relancer une exigence pédagogique autant qu'éthique
et esthétique. S'interroger sur le cadre possible d'une histoire
littéraire et plus largement culturelle où se trouveraient
situés écrivains, dramaturges, artistes, qui ont contribué
à forger la physionomie intellectuelle et les caractéristiques
identitaires et génériques, esthétiques et
thématiques de la culture algérienne d'aujourd'hui,
c'est prendre en charge une part de la rationalisation dont l'histoire
en tant qu'événement a besoin. C'est articuler et
capitaliser des expériences en les intégrant à
la raison. Ainsi le passé ne reviendra pas nous hanter tel
un spectre réclamant son dû dans une langue inaudible.
Convaincus de la nécessité de cette
entreprise, les auteurs de cet ouvrage ont néanmoins, en
toute indépendance et selon leur propre lecture du projet,
participé à ce premier balisage en reconsidérant
des écrits anciens accumulés par nos rhéteurs
de langue latine, par nos poètes et conteurs imazighen et
arabes, avant de se plonger dans le bouillonnement multilingue de
notre modernité. Un parcours même rapide de ce premier
volume montre comment les uns et les autres ont assumé à
travers les époques et dans leur migration entre tradition
orale et écriture, entre langue maternelle et langue étrangère,
les ruptures généalogiques qui ont marqué l'Algérie,
terre natale ou terre d'adoption. Comment ils ont imprimé
à leurs oeuvres les caractères, les comportements,
les rythmes, les intonations propres à cette terre et à
son histoire.
Pour des raisons liées au programme de notre
recherche, nous n'avons retenu pour ce premier volume que les textes
qui traitent de l'idée majeure d'une filiation dans la production
orale ou écrite en même temps qu'ils inspirent des
méthodologies susceptibles de nous aider à mieux concevoir
les prochains volumes.Par ailleurs, la notion de "balises"
impliquant que des jalons sont posés pour délimiter
des temps forts de l'histoire, les nombreuses absences, qui, nous
nous en doutons, ne passeront pas inaperçues, seront comblées
prochainement dans un prolongement édifiant de la question
généalogique.
Alger, le 30 Octobre 2001
Afifa Bererhi et Beïda Chikhi
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