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Portrait de Georges Marçais
par Alberte Sadouillet - © Revue Algeria
- Février 1952
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(...) Ce qu'est Georges Marçais, membre de l'Académie
des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur d'archéologie
musulmane, directeur de l'Institut d'Etudes orientales d'Alger,
directeur du Musée des antiquités algériennes
et d'art musulman (pour n'énumérer que ses titres
principaux) , nul ne l'ignore, en Algérie et ailleurs,
parmi ce public assez vaste d'honnêtes gens qui, selon
la définition du bonhomme Chrysale, possèdent
« des clartés de tout ». Ceux d'entre eux
qui se sont arrêtés, charmés, sur un dessin
: portrait, croquis, paysage, étude d'un ensemble ornemental
illustrant certaines pages de ses livres savent, aussi, que
l'art de l'Islam fut étudié par un artiste à
l'oeil aussi sensible que son crayon sait être précis.
En écoutant le peintre-écrivain répondre
à nos questions avec une aimable simplicité,
pénétrant plus avant, nous avons compris de
quelle manière le premier révéla le second
à lui-même puis, passant en quelque sorte dans
le filigrane, sans jamais disparaître, s'effaça,
tandis que s'affirmait son double.
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A Rennes, ma ville natale, nous dit-il, puis à
Paris, j'étais élève des Beaux-Arts, Benjamin
Constant enseignant qu'il fallait savoir dessiner avant de vouloir
peindre (c'était la technique d'alors). L'atelier de Jean-Paul
Laurens, peintre du Rouergue et de ses grands boeufs... comme c'est
loin, tout cela ! »
« Quand mon frère, William Marçais, fut nommé
directeur de la médersa de Tlemcen, il m'écrivit avoir
trouvé « là-bas » de quoi tenter ma palette.
Je fis donc le voyage, muni de tout mon attirail et le choc illuminateur
se produisit. De Tlemcen, je n'aimais pas seulement la couleur et
les grands paysages classiques, mais aussi les vénérables
et splendides monuments témoins de ses fastes anciens. Ainsi
naquit mon désir d'initiation à l'art musulman, qui
ne peut se comprendre qu'en remontant à ses sources, et je
me mis à préparer une licence d'histoire en même
temps qu'à apprendre l'arabe. »
C'était donc bien, chez Georges Marçais,
une vocation qui prenait forme sous le double signe de l'art et
de la culture. Désormais, l'artiste ne travaillant plus qu'en
amateur, au sens littéral d'un mot dans lequel amour sous-entend
joies personnelles et secrètes, allait réserver à
l'érudit toutes les richesses de sa sensibilité.
Il n'est besoin que de suivre la longue carrière du maître
pour retrouver, harmonieusement confondues, les eaux différentes
de ces deux sources. C'est en 1903 que nous trouvons le premier
ouvrage portant sa signature - sans aucun titre universitaire -
sous celle de William Marçais, les deux frères ayant
écrit, en collaboration, une histoire des « Monuments
arabes de Tlemcen ».
Devenu professeur de médersa, à Constantine, il y
prépare une thèse d'histoire « Les Arabes en
Berbérie, du XIe au XIVe siècle », qu'il soutient
brillamment en Sorbonne, en 1914, et qui lui vaut, avec le titre
de docteur ès lettres, le prix Saintour. Puis, de Constantine
à Tlemcen, où il revient l'année de sa thèse,
de Tlemcen à la Faculté des Lettres d'Alger qui, grâce
à lui, s'enrichit d'une chaire d'archéologie musulmane,
il poursuit ses travaux de recherches dont les résultats,
depuis plus de 40 ans, s'inscrivent aux pages d'innombrables revues
et encyclopédies, éditées à l'étranger
aussi bien qu'en France.
D'importants ouvrages, comme le « Manuel d'art
musulman » - deux volumes dont on peut dire que le millier
de pages représentait, en 1927, quand ils parurent, la somme
des connaissances acquises en la matière - ; une «
Histoire de l'Algérie », écrite en collaboration
avec S. Gsell et G. Yver ; celle du « Monde oriental de 395
à 1081 », en collaboration avec Ch. Diehl, suivie de
« L'Afrique du Nord française dans l'histoire
», en collaboration avec E. Albertine et G. Yver ; «
L'art de l'Islam », publié en 1946 dans la collection
« Arts, styles et techniques » ; « Tlemcen »,
dans celle des « Villes d'art célèbres »,
sorti des presses en 1950 (et nous sommes loin de tout citer) n'empêchent
pas plus leur auteur de participer aux travaux de maints congrès
que de diriger des fouilles archéologiques.
Simultanément, et comme pour se délasser,
le savant, qui n'a pas oublié ses chers crayons, dessine
avec une amoureuse minutie les dentelles de plafonds hispano-mauresques
ou bien saisit au vol l'expression d'un visage encapuchonné
sous l'ample burnous.
D'autres fois, lorsque le soleil chauffe la patine des vieux remparts
ou que le printemps s'épand en verts tendres, le noir sur
blanc ne suffisant plus à traduire la fête des yeux,
il fait appel à la délicatesse de l'aquarelle. Ainsi,
Georges Marçais devenant son propre illustrateur, pour notre
enchantement, ajoute au texte de haute érudition le commentaire
attrayant qui le fait vivre.
Appoint certes précieux, mais non indispensable, toutefois,
au profane attiré par l'art de l'Islam, car les livres de
notre écrivain, dessinés, eux aussi, avant que s'ordonnent
leurs matériaux, conduisent leur lecteur comme le ferait
un guide qui serait à la fois un poète et un savant.
S'agit-il de rattacher entre elles, tout en les distinguant, les
grandes époques de l'art oriental, il ecrira :
« Que l'art musulman présente des caractères
qui le distinguent des autres arts, c'est là un fait qu'une
observation, même superficielle, suffit à établir.
Toutefois, il en va de ces caractères communs comme de ressemblances
qui constituent l'air de famille, dont l'évidence éclate
aux yeux des étrangers, mais dont les parents eux-mêmes
ne s'avisent pas toujours, et qui s'évanouissent à
l'analyse. » (1)
Ailleurs, nous rencontrerons des formules lapidaires comme celles-ci
:
« L'anatomie des mosquées s'explique par le culte.
»
« Un art, comme une langue, est une chose vivante dont le
changement est la loi. »
Pour parler de Tlemcen, terre de sa découverte, sa tendresse
trouve des phrases caressantes d'amoureux :
« L'eau, abondante et limpide, entretient la fécondité
dans la campagne tlemcénienne depuis près de deux
millénaires. C'est à elle, c'est aux vergers dont
elle crée la vie que la cité doit son nom antique
de Pomaria, juteux et parfumé comme un beau fruit. »
Et comment résister au plaisir de citer encore l'une des
jolies traductions qui terminent ce livre écrit à
la gloire d'une capitale qui, dans l'éclat de son faste,
fut belle « comme une fiancée sur son lit nuptial ?
» :
« L'amour est dans nos maisons ; nous avons grandi avec lui
;
« L'amour est dans nos puits, tant et tant qu'il rend notre
eau douce ;
« L'amour est dans la vigne, et lui fait pousser des branches
;
« L'amour, son pouvoir nul ne le nie, fût-il Emir ou
bien Sultan. »
Tout récemment, quelqu'un qui demandait à Georges
Marçais quel était, parmi ses ouvrages, celui qui
lui était le plus cher, s'attira cette réponse teintée
de malice : « Mais c'est toujours celui que je suis en train
d'écrire ! ».
Car la retraite, pour le maître, n'est qu'une forme d'activité
nouvelle. Son « Manuel de l'art musulman », base de
départ de recherches, tant en Espagne qu'en Afrique du Nord
ou en Sicile, il n'en est plus satisfait maintenant que de nouvelles
découvertes ont dépassé les connaissances de
1927. II faut donc le remettre à jour - travail énorme
auquel il s'attaque avec la même jeunesse d'esprit.
Près du Musée Stéphane Gsell, dans son cabinet
dont les fenêtres, caressées par des branches, regardent
la mer par-dessus la ville, la table du dessinateur jouxte le bureau
de l'écrivain. Sur l'un et l'autre, du papier, des crayons,
un stylo, des livres...
Pour connaître, aimer, faire aimer l'Art, une vie entière,
c'est trop peu.
Alberte SADOUILLET
(1) « L'art de l'Islam », 1946.
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