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Pour lire et relire luvre de Mohammed Dib
La Tribune - Lundi 29 septembre 2003
«On a fait publier ce livre à lattention
de ceux qui ne connaissent pas encore les uvres de Mohammed
Dib. Cest pour leur donner un avant-goût de ses écrits,
un petit parcours de son uvre afin dattiser leur curiosité
et les inciter à lire en entier les ouvrages de Dib»,
assure Amina Bekkat qui est, avec Afifa Bererhi, à l'origine
de cette publication dédiée à Mohammed Dib au
format de poche : "Lire, relire Mohamed Dib".
Lautre but de cette publication, qui est un recueil dextraits
des écrits de Dib, est «dinscrire son uvre
dans la postérité et léternité».
«Il y a urgence à fabriquer des éditions de
grands auteurs qui soient accessibles pour susciter lintérêt
du public», dira à ce propos Mourad Yellas de la Fondation
Mohammed Dib implantée à Tlemcen.
Ce livre, édité dans la collection
Lire, s'amorce par un extrait de la première poésie
de Dib, publiée en 1947 dans la revue Forge, un poème
inaugural nommé Véga à travers lequel
une écriture devient un art : «Espérance
qui est tristesse doriflammes, Visible de partout de désastres,
Pleine, ma misère est une étoile de sang».
De la création poétique, Dib passe à la création
romancière où il a eu recours à lexpression
mystique. Une option figurative de lécriture quil
a bien exprimée dans la trilogie Algérie. La Grande
Maison, lIncendie et le Métier à tisser :
«La faim creuse, défigure et déshumanise.»
«Beaucoup de lecteurs se sont arrêtés à
la lecture de la trilogie. Mohammed Dib nest pas seulement
la Grande Maison, lIncendie et le Métier
à tisser. Il y a aussi un autre Dib que lon doit
découvrir», affirme Afifa Bererhi. Après un
aperçu de la trilogie, les auteurs de ce livre passent encore
une fois à la poésie. Cette dernière est représentée
comme une sorte dentracte qui sépare les écritures
romancière, nouvelliste ou celle du conte de Dib.
Dans "Lire, relire Mohammed Dib", le verbe
de cet écrivain est illustré dans toute sa pureté
et sobriété. Ainsi ressort la pensée de Dib
concernant la patrie, le signe, la mer, Tlemcen, le désert,
la source, lexil, lécriture elle-même et
la langue. «Ne pas oublier que nous sommes les hôtes
de la langue française. Non pas les fils, non pas les filles.
Cela nous sortirait-il de la tête, quil y aurait fort
heureusement, toujours quelquun pour nous le rappeler, et
cela, avec les meilleures intentions du monde dailleurs. Nen
doutons pas.» (Simorgh).
Ce livre de poche inclut aussi une petite biographie de Mohammed
Dib, baptisée Repères, qui met en exergue les plus
importants faits et événements qui ont marqué
la vie de lécrivain. Une bibliographie de ses uvres
«clôture» le livre, regroupant romans, poésie,
nouvelles, contes, théâtre et essais de Dib.
Par Farida Belkhiri
Lien vers le site du quotidien
La Tribune : http://www.latribune-online.com/
Mohammed Dib ou la parole originelle
Le Quotidien d'Oran- Dimanche 4 mai 2003
" Construisez d'abord en imagination une chaumière
dans le désert avant de construire une maison à l'intérieur
des murs de la cité ". Ainsi s'exprime Khalil Djebrane,
grand poète de l'exil, de l'errance et de la citoyenneté
universelle. Sa vie durant, Mohammed Dib s'est adonné pour
sa part, à édifier du même mouvement sans ordre
de priorité la chaumière au coeur du désert
et la Grande Maison au sein de la cité-pays.
Enfant de la prestigieuse Tlemcen héritière des arts
et des lettres de la mythique Andalousie musulmane, Dib est un homme
bien né. Non pas au sens trivial d'une naissance dans une
catégorie sociale privilégiée, mais au sens
d'une prédestination secrète qui consacre les fiançailles
d'une sensibilité singulière et d'un milieu culturel
porteur. Il grandit dans le climat musical, policé, emprunt
de soufisme et de poésie féminine d'une société
paupérisée mais qui continue à se prévaloir
de sa tradition culturelle - élitiste par ses aspirations
et populaire par sa diffusion - comme on se raccrocherait à
une bouée de sauvetage.
Il en gardera, contre vents et marées, une élévation
de l'âme et de la pensée, un goût marqué
pour les raffinements des comportements, une élégance
naturelle du verbe, une écoute attentive des sous-entendus,
une sensibilité aiguë aux pensées secrètes
des êtres souffrants, au frémissement imperceptible
des émotion tues, une prédilection pour les zones
clair - obscur où se réfugient les bruissements des
désirs réprimés, les balbutiements des expressions
maladroites et des paroles non patentées, une alerte perpétuelle
aux énigmes de l'univers... En somme une sensibilité
vibrante à la poésie du monde, un sens affûté
de la poésie tout court.
De prime abord, l'oeuvre de Dib surprend par sa force de témoignage
et sa vitalité. Même lorsqu'elle se fait elliptique
et symbolique, elle nous introduit au coeur des tractations insues
qui modèlent notre devenir. Par la vertu de la puissance
des langues et des cultures à se démettre de la barbarie,
cette vertu que l'oeuvre dibienne porte fortement, elle nous invite
à transcender les cécités qui nous accablent,
à percevoir les signes annonciateurs du destin que nous nous
forgeons sans toujours savoir en prendre la mesure.
De son écriture - écriture à soi, sculptée
dans la matérialité de la langue de l'autre - Dib
nous fait dépositaires. On comprend que l'hybride qui a surgi
sous sa plume, créé de la mêlée des paroles
mitoyennes ou opposées obéisse à un ordre de
restitution fidèle de notre univers commun. Matérialisation
sublime d'un bourdonnement souterrain engagé dans la traversée
d'une nuit obscure, la science du poète réside en
cet ajustement de l'espace nécessaire aux surgissements d'une
partition essentielle dans laquelle nous pouvons enfin nous dévisager
sans complaisance mais aussi sans honte.
Mohammed Dib domine de sa stature d'écrivain-poète
d'envergure universelle notre littérature nationale. Tout
au long de mues successives, son écriture est pour lui un
moyen d'approfondir, la connaissance de soi la plus essentielle.
L'exploration du monde la plus inquiète et la plus exigeante,
la découverte de l'autre la plus attentive. Alliant obstination
et douleur, l'univers dibien s'élabore dans un exercice de
rigueur nécessaire pour donner lieu à l'expression
d'un monde qui lui est propre tout en étant ouvert et familier.
Et tandis qu'à l'origine (dans La Grande Maison, L'Incendie
ou Le Métier à tisser) tout était manque
et nostalgie, l'écrivain nous révèle de plus
en plus les beautés que nous avions négligé
de voir (Le Sommeil d'Eve, L'Infante maure, ou L'Enfant
jazz). Parce qu'il fait tenir ensemble la béance première
et la plénitude à laquelle l'être aspire au
confluent de la tradition algérienne et d'une modernité
venue d'ailleurs. L'activité littéraire pour celui
qui, dans ses débuts, s'était lancé avec la
fougue de la jeunesse dans les certitudes de l'engagement constitue,
de plus en plus, un espace de prédilection où s'affrontent
et se confrontent les paradoxes d'une société. Dans
Si Diable veut, la société s'ébroue pour
secouer les prégnantes visions d'horreur et émerger
d'un atroce cauchemar. " Etrange est mon pays où tant/De
souffles se libèrent " écrivait déjà
en 1952 l'auteur de la trilogie Algérie et du recueil
poétique Ombre gardienne.
L'oeuvre de Mohammed Dib - une oeuvre majeure de la littérature
algérienne et de la littérature française de
notre temps - s'est élaborée dans la langue française
pour rendre compte d'un univers ancré dans l'humus linguistique
et culturel algérien et découvre d'emblée l'aptitude
à se faire bi-vocale, à établir des raccordements
entre sphères opposées, à brasser les mythologies
séculaires des uns et des autres, à traduire les langues
et les signes en présence dans le langage premier de la sensibilité,
à insuffler à la poésie française la
scansion d'un dire germé sous d'autres cieux, à se
frayer des chemins inédits pour y inscrire sa différence.
Roman, poème, nouvelle, conte, théâtre, essai...
Dib embrasse tous les genres, défait leurs frontières
et redistribue leurs codes, les féconde à la sève
des formes ancestrales. Son écriture se produit dans une
distance réflexive, comme dans un miroir d'un genre particulier
qui renvoie les reflets tantôt dissociés, tantôt
décalés, tantôt superposés ou mêmes
fondus d'un monde amarré à un double héritage.
Il importe pour tous de découvrir cette voix discrète
et passionnée, cette plume attentive à saisir le pouls
infime d'un homme comme le battement de la multitude, l'éveil
d'une conscience comme les grandes machinations de l'histoire. Il
est indispensable d'entrer dans cette oeuvre qui offre le rêve
d'un monde où ni la question sociale ni celle de l'individualité
ou des aspirations de l'âme ne seraient occultées ou
réprimées.
Cette oeuvre peut (doit) être lue comme un dispositif intégré
au brassage culturel.
Lecture non pas ethnologisante s'attachant au repérage de
motifs témoins de la spécificité algérienne
- us et coutumes, proverbes, cadre géographique etc. - ou
substantialiste à la recher-che d'une " âme "
algérienne " éternelle "; mais lecture attentive
à ce qu'elle signifie par les caractéristiques propres
d'une écriture singulière et par ce qu'on y décèle
de sa vision du monde.
A la place du sillage éphémère que chacun laisse
derrière lui et qui donne sens à sa traversée
du monde, Dib a l'extrême privilège de nous léguer
une traînée lumineuse.
Naget Khadda
Lien vers le site du journal Le Quotidien
d'Oran :
http://www.quotidien-oran.com
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